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C’était le temps des copains. Le temps de l’adolescence en transparente chrysalide.

On se retrouvait « au bout de la rue » bénissant la course des astres et le jour qui se faisait plus long, plus doux, pénétrant amoureusement la nuit. Nous nous parions d’une toute neuve liberté…

Le chemin noir (un qualificatif qui alimenta longtemps nos fantasmes) nous conduisait vers les hauteurs où les cerisiers attendaient patiemment ses jeunes visiteurs printaniers. Excitation d’une jeunesse prompte à s’inventer des peurs. Le garde-champêtre, le père Boname, un chien gueulant derrière le cimetière, le cimetière et ses feux follets et, bien sûr, la crainte d’une dénonciation auprès des parents.

Si les fruits s’offraient passivement à nous, moineaux tout juste sortis du nid, c’était plus délicat avec les demoiselles, voisines et complices de nos escapades entre chien et loup. Nous profitions d’une « courte échelle » suggérée d’une moue quasi libertine pour attarder une main moite sur une peau délicieusement soyeuse, sentant fondre en nous un peu de notre pudeur juvénile. Si la coquine nous précédait dans les branches, notre regard tiédi par un subit afflux sanguin courait dans la semi obscurité d’une jupette perdant son utilité. Contreplongée dans l’altérité sexuelle. La poitrine des jeunes filles pubères se plaisaient à attiser le feu en donnant des reliefs de bigarreaux à leur maternité naissante. Nous nous gavions des fruits charnus de l’arbre aïeul au risque d’un trop plein digestif et de ses conséquences désastreuses sur le chemin du retour. L’érotisme, même dans ses premiers bourgeonnements, s’accommode mal de l’urgence des fonctions émonctoires…

La sortie bruyante des ouvriers de la tournée de l’après-midi (c’était bien avant l’invention des 3x8 et autre VSD, avant le divorce de l’humain et de son horloge solaire) sonnait l’heure du retour au bercail. Les plus téméraires osaient un furtif baiser sur des lèvres sucrées et colorées du fruit volé. Premier rouge à lèvres. Les moins aventureux tentaient une chaste bise, les narines écarquillées à la recherche d’une odeur, d’un message de féminité. Les déjà poètes offraient cérémonieusement une paire de boucles d’oreilles en cerises qu’ils avaient secrètement conservées dans la petite poche de leur chemise, à deux doigts d’un cœur en chamade.

Les nuits de maraude avaient un goût rond et fruité, les rêves étaient un peu agités. L’excès de bigarreaux sans aucun doute !